Demain les rêves (...)

Publié le par Laurette

Aujourd'hui, nous revenons en lecture croisée avec Blandine avec un des albums les plus étonnants de cette rentrée, de mon point de vue toujours.

Dés que j'ai apperçu cette couverture et le sujet traité, j'ai immédiatement ressentie une envie irrésistible de le lire et puis..., à la première lecture, la magie n'a pas opérée, sans que je sache vraiment me l'expliquer.

Il y a des livres tellement particuliers, tant par le propos, la manière de le traiter, les mots pour le dire ou les illustrations choisies, qu'il est difficile d’émettre un avis, quel qu'il soit. On ressort de la lecture décontenancé sans trop savoir quoi en penser.

Dans ces cas là, et ils sont rares, le mieux est de refermer l'album, le remettre à sa place puis, tranquillement, quelques jours après le redécouvrir avec un nouveau regard.

Ce jour est arrivé, et j'ai bien fait de laisser décanter, car j'ai découvert un trésor ...

Challenge "Je lis aussi des albums" - lecture 77/100 - Coup de coeur -

Demain les rêves, Thierry Cazals et Daria Petrilli, éditions motus, septembre 2015

Demain les rêves (...)

Cet album nous transporte dans le monde d'Agathe, fillette d'une dizaine d'années qui, depuis la mort absurde de ses parents vit seule avec son oncle Jean.

Dans le monde d'Agathe et Jean, il y a un mal tenace qui grignote progressivement toute vie : LA CRISE !

Avec ses chômeurs, ses usines qui ferment, ses vitrines de magasins qui se "fanent", et même ses arbres qui n'ont plus la force de fabriquer de nouvelles feuilles.

Un monde où "le cœur des gens s'endormait sous la poussière".

Un monde où même la jeune Agathe finissait par être résignée.

Demain les rêves (...)

Puis, comme tant d'autres, l'oncle Jean un jour se retrouve chômeur.

"Un lundi, ...il rentra à midi. Il avait la mine défaite. Et des larmes coincées dans son nœud de cravate."

Oncle Jean passe par la honte d'abord.

Puis, cherchant une solution pour s'en sortir, il se prend à rêver à quelques métiers improbables mais tout à fait poétiques : dompteur de papillons, facteur-farceur, éleveur de feux follets, jardinier d'aurores boréales, cultivateur d'étoiles filantes...

Demain les rêves (...)

"Seul dans la nuit, il restait des heures et des heures à ratisser et arroser le ciel noir pour en faire jaillir de frêles étincelles..."

Mais il se fait vite rattraper par la réalité, dans le monde d'Agathe et Jean, plus personne ne rêve, c'est devenu un luxe que l'on ne peut pas s'offrir...

"Plus personne ne s'intéressait aux étoiles : ça ne sert à rien ! Ça ne se croque pas !"

Alors Jean arrête de rêver et "redevint un simple chômeur parmi des millions d'autres."

Mais Agathe, déjà privée de ses parents, refuse de perdre la seule famille qui lui reste et se décide enfin à agir.Elle cherche d'abord un compagnon d'infortune et, de maison en maison, finit par trouver un autre garçon de son âge.

Ensemble, ils redonnent à Oncle Jean, l'envie de soulever des montagnes ... C'est tout ce qu'il lui fallait pour trouver enfin le métier le plus utile à tous ... ils deviendront "écouteurs de rêves" (...).

"Oh ce ne serait pas si simple ! La crise allait tout faire pour reveiller la peur qui verrouille tout. Mais pour l'heure, la vie ... revivait."

Demain les rêves (...)

Cet album est à mi-chemin entre rêve et réalité. une réalité bien palpable qui n'a pu échapper à personne, LA CRISE ! Celle que certains subissent de plein fouet, que d'autres regardent à distance mais dont tout le monde parle inlassablement.

Alors, fallait-il ajouter au poids de ce fléau, les quelques pages de cet album ????

Moi, je dis oui sans hésiter. Je suis de celle qui pense que l'on peut et doit parler de tout aux enfants, à fortiori donc que l'on peut traiter tous les sujets dans un album jeunesse qui, sans être un remède miracle, offre au lecteur la possibilité de comprendre, de mettre en mots, de se confronter, autant que celle, le temps d'une lecture, de s'évader vers un ailleurs. Car même si on en revient toujours, les livres nous laissent au moins cette liberté de pouvoir choisir notre destination...

Je n'ai pas l'impression que beaucoup d'auteurs et d'illustrateurs se sont jusqu'ici essayés à traiter d'un sujet si plombant, sans qu'il soit question de décrire, d'expliquer, d'enjoliver ou de le solutionner quoi que se soit. J'aime beaucoup cette audace, ce courage et finalement le parti pris dans cet album si particulier.

Il s'en dégage une étrange atmosphère. Comme une impression d'entrer dans une dimension parallèle, pas exactement la notre mais pas tout à fait une autre non plus. D'ailleurs on en saisit parfaitement les mots, on les reconnait, mais mis bout à bout, ils nous chantent une chanson étrange et un peu absurde.

Voilà, Absurde, c'est justement le mot que je cherchais ... cet album me rappelle une pièce de théâtre que j'ai joué étant jeune ... En attendant Godot de Samuel Beckett. Comme dans la pièce on se retrouve ici dans un non lieu, où l'on a pourtant l'impression d'être déjà venu, et l'on attend indéfiniment cet homme et tout ce qu'il représente d'espoir...

Le mouvement du théâtre de l'absurde ... je vous joint un extrait de Wikipédia, je ne le fais jamais mais comprendre ce qu'était ce mouvement me permet de vous expliquer ce que j'ai un peu ressenti à la lecture de cet album :

" Le théâtre de l’absurde est un style de théâtre apparu au XXe siècle, à l'époque de la Seconde Guerre mondiale, (...). C'est un genre traitant fréquemment de l’absurdité de l’homme et de la vie en général, celle-ci menant toujours à la mort. L’origine de ce mouvement est sans conteste intrinsèquement liée à la chute de l'humanisme et au traumatisme causé par cette guerre. Ce mouvement littéraire s'est inspiré des surréalistes et des dadaïstes mais est radicalement opposé au réalisme.(...) La particularité des créations de Ionesco et de Beckett est qu’ils réduisent les personnages au rang de pantins, détruisent entre eux toutes possibilités de communication, ôtent toute cohérence à l’intrigue et toute logique aux propos tenus sur scène."

Cet album est réellement magnifique, tant par ses textes si poétiques, que par ses illustrations étranges, suréalistes, mais si expressives.

Mais il est aussi incroyablement triste.

Sous son petit air de conte philosophique ou de fable, il nous crache au visage cette réalité que l'on a presque plus envie de voir. La peur, la honte, la résignation, la solitude, la superficialité, le désintérêt pour tout et surtout l'essentiel et le besoin vital de l'inutile, l'absence totale de rêve et d'envie, l'inhumanisme, l'absurdité de ce monde qui ne tourne plus très rond et la folie presque qui nous guette...

Alors évidemment cet album fait autant de mal que de bien...Evidemment, on aurait plutôt envie de lire à nos enfants des albums joyeux, colorés, amusants...mais il est bon et urgent de se confronter un peu à la vie, la vraie..., et tenter de donner, par le biais de lectures, entre autre, quelques clefs utiles à nos enfants pour comprendre le monde mais aussi et surtout l'envie de le changer ...

Car la solution, et c'est en tout cas ainsi que je la vois,est là, juste sous nos yeux :

"La crise n'aime pas, oh non ! elle n'aime pas les enfants qui rêvent."

Voilà, livrée sur la toile mes impressions qui je l’espère restent suffisamment claires ...

Il faut lire cet album, impérativement. Il faut le partager aussi. Il faut parler enfin, pas de la crise, mais bien des moutons que nous devenons tous, bien malgré nous parfois et qui nous poussent à notre perte. Parler de la responsabilité ET de la capacité que nous avons tous à penser, à décider, à agir ! Parler et partager nos rêves et nos espoirs avec nos enfants en qui nous avons irrémédiablement misé en les mettant au monde !

Comme nous le dit cet album, pas de solution miracle, juste de la persévérance.

Je termine donc par ce proverbe chinois plein de sagesse :

"Ne craignez pas d'être lent, craignez seulement d'être à l'arrêt".

Un album lu dans le cadre du Challenge "Je lis aussi des albums" et du Challenge "1% rentrée littéraire", de Sophie Hérisson, du blog Délivrez des livres, qui concoure également pour une Box de Pandore.

Demain les rêves (...)

Il me tarde désormais d'aller lire l'avis de Blandine sur cette troublante mais magnifique lecture ...

C'est par là, CLIC.

Je vous laisse donc, je file et vous dis à très vite.

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Blandine 19/10/2015 00:45

Je suis scotchée par ton analyse et tes mots, ce "quelque chose" que je n'arrivais pas à formuler et que tu as su décrire et approfondir.
Absolument d'accord avec toi. Un album triste mais nécessaire car il est aussi LA VIE.

Laurette 19/10/2015 00:54

Merci Blandine ... nous avons croisé nos chroniques et nos commentaires, en synchronisation parfaite pour le coup ;-) J'ai mis 3 heures à accoucher de ce sentiment étrange que m'avait laissée la première lecture ... et je n'ai pas souvenir qu'une chronique m’aie donner tant de mal ... et oui LA VIE ... que j'aime malgré tout, comme toi :-)