Au creux des branches ... du dernier arbre !

Publié le par Laurette

Challenge "Je lis aussi des albums" - lecture 4/60 - l'album qui percute -

Le Dernier arbre, Indrid Chabbert, Guridi, Edition Frimoüsse, décembre 2015

Au creux des branches ... du dernier arbre !

L'histoire nous est racontée par un bambin d'une dizaine d'années. Lui et son meilleur copain Gus vivent dans une grande ville de béton où la nature n'est plus, depuis longtemps, qu'un lointain souvenir. Ces deux-là ne l'ont jamais vraiment connu. Le seul "coin de verdure" qui subsiste encore se compose de quelques brins d'herbe, 13 précisément. Mais, plus suffisant pour permettre aux enfants de se rouler dedans ou d'y marcher les pieds nus. Et pour rêver un peu, ils doivent désormais compter sur la mémoire de leurs parents ou se plonger dans quelques livres "pour voir du vert, des feuilles et du bonheur".

Mais un jour, Gus vient annoncer au bambin une drôle de nouvelle. Il a trouvé bien mieux que 13 brins d'herbe ... une jeune pousse d'arbre, cachée derrière un muret à moitié effondré. Justement l'endroit que les promoteurs immobiliers ont choisi pour une nouvelle tour de 247 étages. Et comme une évidence autant qu'une nécessité, nos deux bambins ne se posent pas de questions et filent déraciner cette promesse d'avenir et lui trouver un petit coin plus paisible à l'extérieur de la ville.

Un petit pas pour l'homme, un grand pas pour l'humanité ...

Un livre riche de symboles, source de nombreuses extrapolations. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il ne m'a pas laissée indifférente. Un album d'anticipation qui bouscule, qui questionne, qui culpabilise un peu aussi. Un livre qui laisse une petite brèche d'espoir, mais si infime qu'il m'a déstabilisé voir même démoralisé. J'ai même presque été tentée de me dire "on est foutus"!

Moi qui, par nature, suis assez optimisme, (voir même un peu naïve aux dires de quelques-uns), j'ai eu toutes les peines du monde à passer à la chronique de ce livre-là ! Mais il faut, parait-il, parfois se faire un peu violence ... et c'est exactement ce que ce livre m'a inspiré. De la violence.

Le texte est pourtant emprunt d'une agréable spontanéité enfantine. L'ensemble est assez doux et poétique.

Mais le parti pris artistique et graphique est plombant ... les illustrations sont tristes, ternes, froides, grossières. La ville est privée de couleurs, de nuances, d'identité, d'humanité ... elle donne d'ailleurs l'impression d'être désertée. Mais l'on imagine ses habitants, vivants reclus dans leur grandes tours de béton. Il n'y a plus personne pour s'indigner, pour protester, pour tenter de changer le cours des choses. L'intervention du papa nous montre à quel point les adultes se sont résignés à vivre par procuration, les yeux rivés non vers un futur inexistant mais vers de vagues souvenirs de bonheurs.

Le livre nous met face à une réalité qui dérange. Une réalité où les adultes ont délaissé leur rôle de guides, et où la lourde responsabilité d'un avenir collectif est laissé entre les mains de deux bambins courageux.

Cela me fait penser à une citation de Mark Twain :

Ils ne savaient pas que c'était impossible alors ils l'ont fait.

Seuls les enfants ont cette capacité à agir sans calcul. L'adulte lui, se laisse aller au pessimiste et à l'individualisme, et, ceux, trop rares, qui agissent encore, sont taxés d'utopiste, de doux rêveurs ou de fous idéalistes, incités à l'immobilisme ambiant.

Le propos de l'histoire est assez essentiel. Il nous invite à une seine, nécessaire et urgente réfléxion sur ce que nous, les hommes, sommes en train de faire subir à notre planète, à nos enfants, à l'humanité toute entière. Réfléchir à la place et au rôle du monde végétal que nous sacrifions sur l'hôtel du profit, du pouvoir, de la productivité, de la modernité. A mesure que nous pensons progresser, nous faisons marche arrière, à mesure que nous pensons individuellement gagner du terrain sur la mort, nous nous rapprochons collectivement dangereusement de l'extinction de l'humanité. Nous ne pensons plus au futur, mais nous contentons de jouir le plus possible du présent.

Je ne cherche pas à trouver d'excuses à notre comportement collectif déplorable mais le monde aujourd'hui est devenu si complexe à cerner... Je pense que la plupart des gens ont ouverts les yeux, puis, par commodité ou par besoin légitime de vivre tout simplement, il les ont refermés pour éviter de sombrer complétement. Nous ne sommes que des humains en quête de sens, en quête d'espoir, en quête de lendemains qui chantent. Et nous nous sentons si impuissants.

Je ne sais pas si nous avons besoin que l'on nous rappelle constamment notre responsabilité, notre culpabilité dans l'avenir plus qu'incertain de l'humanité. Je me pose la question. La culpabilité est-elle bonne conseillère ? Peut-elle vraiment nous pousser à l'action ?

Spontanément, si mon regard avait croisé la couverture de cet album, je ne l'aurais pas acheté, c'est certain mais je l'ai reçu des Éditions Frimoüsse en service presse ... voilà pourquoi je me questionne sur son parti pris graphique, très tranché qui peut, selon moi, être un frein à son accessibilité. Mais, avec un autre style graphique cet album aurait-il eu autant de portée, m'aurait-il autant bousculé, m'aurait-il autant fait réfléchir ?

Le rôle d'un album de jeunesse est-il d'ailleurs de bousculer le lecteur ? Sachant qu'il est écrit à destination des enfants, je n'en suis pas convaincue. Les adultes, et les parents en particulier, les éducateurs, en général, ne sont-ils pas en définitive la véritable cible de cet album ?

N'a t-on pas cherché avant tout à nous envoyer un message ? Nous forcer à regarder une réalité possible pour nous inciter à comprendre l'urgence, à montrer l'exemple, et à assumer nos responsabilités éducatives. Nous ne pouvons pas en effet nous contenter de regarder, impuissants l'avenir se rétrécir en fondant tous nos espoirs sur nos enfants. Nous avons besoin d'eux au futur, certes, mais ils ont besoin de nous au présent pour les mettre sur le chemin de la réflexion, de la remise en question et de l'action. Mais comment pouvons nous imaginer leur donner envie de se battre si nous baissons déjà les bras ... nous leur renvoyons une image d'adultes désabusés, pessimistes et égoïstes en fondant l'espoir qu'ils puissent réenchanter le monde, être engagés et solidaires...c'est contre productif !!!

Alors, oui, j'ai trouvé cet album triste, démoralisant, dérangeant mais percutant ! Tant de questions qui restent sans réponses ... mais se poser les questions n'est-ce pas déjà encourageant, prometteur ? Au fond, quand je lis un album, je crois que je n'ai pas envie ainsi d'être bousculée ... mais j'en ai probablement besoin et cela fait une sacrée différence ! Il vient percuter mon sentiment d'impuissance, mes contradictions, mes envies de légèreté, ma quête de sens, ma tentation d'immobilisme et de solitude. Et finalement, je n'ai plus tellement envie de me dire "on est foutus", mais "il est temps de se secouer!".

Un parti pris audacieux donc mais probablement réussi ... un grand bravo aux deux artistes et aux Éditions Frimoüsse pour cet album courageux. Merci d'avoir placé cette lecture sur mon chemin. Et merci à copinaute de m'avoir posé les bonnes questions... ;-)

Les liens : Ingrid Chabbert  Raùl Guridi  Frimoüsse

Challenge "Je is aussi des albums" / Challenge "1% rentrée littéraire"

 

Belle semaine à tous, et à très vite ... je retourne à mes révisions !

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Commenter cet article

Blandine 01/02/2016 22:11

Quel article!
On dit souvent "quelle terre laisserons-nous à nos enfants?", et Pierre Rabhi retourne très justement cette question en disant: "Quels enfants laisserons-nous à la Terre?" Je trouve ces deux questions très à-propos pour cet album et tes mots très justes. Et je suis ravie d'avoir pu t'aider à les assembler :-)
Car c'est tout de même beaucoup de responsabilités que nous laissons sur les épaules de nos enfants et voilà pourquoi il incombe de nous et de les éduquer vers un autre mode de consommation et d'existence.

Blandine 01/02/2016 23:36

Mes parents ont toujours trié le verre et le papier (il n'y avait que ça je crois), donc cela m'est "naturel".
Par contre, je suis pour le moins étonnée quand cela n'est pas fait dans les écoles par exemple, ou pas dans toutes les classes.

Laurette 01/02/2016 22:55

Oui, tout à fait à propos ... et oui, sacré responsabilité ... cela me questionne énormément ... car en la matière, nous n'avions pas ces inquiétudes là étant enfants et mes parents, comme beaucoup d'autres n'ont pas inclue ces dimensions dans mon éducation, et ne me souviens pas vraiment que nous ayons été informés/formés à l'école non plus ... je n'ai donc qu'assez peu de repères personnels ...

Moka 01/02/2016 16:03

Un article qui pousse à réfléchir. Comme l'album.

Laurette 01/02/2016 18:40

Merci à toi, belle soirée