Tant que nous sommes vivants

Publié le par Laurette

C'est avec un roman ado sublime et tout à fait singulier que je reviens aujourd'hui, en lecture croisée avec Blandine du blog Vivrelivre et Enna du blog Enna lIt, Enna vit !

Tant que nous sommes vivants, Anne-Laure Bondoux, Gallimard, 2014

Tant que nous sommes vivants

Une petite ville perdue au milieu de nulle part, presque sans âme. Une usine d’armement comme unique source d’emploi. Et parmi les ouvriers, la jeunes Hama. Elle travaille de nuit, et, un petit matin, à l’heure de la relève, elle croise le regard de Bo, le nouveau forgeron. Un seul regard, de ceux qui suspendent le temps, et changent une vie. L’amour qui va naître entre ces deux là est tellement beau, tellement lumineux qu’il éclaire la grisaille et va redonner un second souffle à tous les ouvriers, qui, bercés de désillusions, se pensaient déjà morts.

Sous nos yeux, leurs mains se frôlèrent. Un sourire d’enfant illumina le visage de Hama, et un frisson secoua la grande carcasse de Bo. Nous aurions juré assister à des retrouvailles. Cela ne dura qu’un instant, quelques secondes fragiles, gracieuses, volées à l’entêtante nécessité de l’Usine. Mais cela suffit à nous rappeler une chose essentielle : le feu qui brûlait dans le ventre de nos fourneaux brûlait encore dans nos ventres. Contrairement à ce que nous croyions, nous n’étions pas morts.

page 16

Hama travaille de nuit, Bo travaille de jour, ils ne se croisent que quelques minutes au moment de la relève, mais il ne leur faudra pas plus de temps pour s’aimer éperdument. Et lorsque le dimanche arrive, ils laissent enfin éclater librement cet amour naissant, se promenant main dans la main, le long du fleuve ou dans les cafés de la grande place avec leurs compagnons de peine. Jusqu’à ce que rouvre enfin le Castor Blagueur, cabaret tenu par la courageuse et fantaisiste Titine-Grosses-Pattes, le seul lieu capable de faire oublier aux ouvriers leurs triste destin.

Un soubresaut d’insouciance, de courte durée, puisque, comme le vieux Melkior l’avait annoncé, un drame survient. Une explosion dans l’usine emporte 53 ouvriers et fait 45 blessés.

Bo aurait du se trouver dans l’explosion, mais, ce jour là, une soirée trop arrosée au Castor Blagueur a eu raison de lui et il ne s’est pas réveillé pour remplacer Hama. C’est elle qui a trinqué.

De cette journée personne ne se remettra, chacun ayant perdu un mari, une femme, un enfant, un ami, un voisin dans l’explosion. L’Usine était tout ce qu’il leur restait, les survivants ont besoin d’un coupable. Bo redevient l’étranger, celui que finalement personne ne connait vraiment, celui qui après tout pourrait bien être l’oiseau de mauvais augure.

Montré du doigt, le couple est contraint de s’exiler et quitte cette ville dépourvue d'espoir, sans se retourner, pour écrire une nouvelle page de son histoire, se reconstruire ailleurs …

Commence alors une aventure incroyable pour nos deux amoureux en quête de sens, une aventure aux frontières du réel !

Nous avions connu des siècles de grandeur, de fortune et de pouvoir. Des temps bénis où nous étions les maîtres de notre destin. Puis, sans que nous sachions pourquoi, tout cela nous avait échappé, et seule l’Usine était restée. A présent qu’elle avait disparue à son tour, nous n’avions même plus de quoi occuper nos mains, même plus de quoi justifier notre présence dans cette ville plutôt qu’ailleurs. Bras ballants, nous restions paralysés face au vide. Et dans ce vide qui enflait à l’intérieur de nous, la haine s’insinuait, pire que la vermine au bord d’une plaie. Était-ce notre faute ? Était-ce notre faute si nous avions peur ? Nostalgiques d’un temps idéal, nous voulions le jour sans la nuit, le soleil sans l’ombre, la vie sans la mort, le désir sans le risque, et Hama sans Bo. Bien entendu, cela se révéla impossible, et notre communauté perdit d’un coup Hama et Bo.

page 113-114

Complètement émue et envoutée par cette première partie, intriguée par la deuxième, happée par la troisième et finalement interrogative en refermant ce livre sur sa quatrième et dernière partie, cette lecture est loin, vous l’aurez compris, de m’avoir laissée indifférente …

A la croisée de plusieurs univers tantôt d’un réalisme assez dur, tantôt frôlant le fantastique, ce livre reste pour moi un très beau mystère que je suis loin d’avoir élucidé.

En ais-je d’ailleurs vraiment envie ?

De nombreux thèmes sont abordés, mais la quête identitaire reste le fil rouge de ce "conte moderne".

Non, l’amour ne sauve pas toujours de tout et en particulier de soi-même. On vit côte à côte, parfois ensemble, parfois profondément seul. On se cherche, on croit se trouver mais sans crier gare, un vide s’installe, de ceux que l’on ne parvient pas toujours à combler.

Faut-il lutter ou lâcher prise, faut-il tenir toujours sa promesse à l’autre quitte à s’oublier soi-même, à renoncer.

Et cette phrase si mystérieuse qui revient tout le long du roman « Il faut toujours perdre une part de soi pour que la vie continue ».

Un manque cruel de sens qui progressivement nous fait sombrer.

Les deux faces de la vie, un côté clair, un côté obscur, un équilibre si fragile rappelé dans chaque titre de chaque chapitre de ce puissant roman : « le bruit et le silence », « le vide et le plein », « l’ombre et la lumière », « l’ordre et le désordre », « le connu et l’inconnu », « le haut et le bas », « le possible et l’impossible », « l’intérieur et l’extérieur », « la quiétude et l’inquiétude », « le visible et l’invisible », « la perte et le gain », « le départ et le retour », « la présence et l’absence », « le passé et l’avenir »…

Ainsi va la vie, parsemée de contradictions, d’épreuves à surmonter, de combats à livrer...ainsi va la vie, et, je terminerais sur cette extrait de sagesse « quand tu ne sais pas où aller, retourne d’où tu viens ».

Une lecture qui m’a marquée, troublé, émue, intriguée, éblouie, et parfois hypnotisée … une expérience singulière, pleine et entière, de celle qui nous laisse ni tout à fait différente, ni tout à fait la même … vous voyez surement de quoi je parle …

Un livre qui a reçu le grand prix SGDL (Société des gens de lettres) en 2015 dans la catégorie Livre jeunesse.

Retrouvez l'univers d'Anne-Laure Bondoux sur son site CLIC

Vous souhaitant une belle journée, je vous invite à lire les chroniques de Blandine et d'Enna en suivant les liens ci-dessous :

Laurette

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Commenter cet article

enna 23/03/2016 07:19

Je partage ton émotion à cette lecture, c'est un roman tellement riche qui peut nous toucher sur tant de points. Une belle histoire de quête de soi effectivement!

Nancy 22/03/2016 22:04

Bravo Laurette pour votre analyse de ce roman coup de cœur pour moi aussi.
Je vous rejoins aussi ;-)
Belle soirée !

Laurette 22/03/2016 23:12

Merci Nancy, belle soirée à vous aussi

Blandine 22/03/2016 13:27

Nos sentiments se rejoignent :-) Quel roman! Et j'ai encore plus envie de découvrir ses autres!
Bises

Laurette 22/03/2016 23:13

Oui moi aussi ça me donne vraiment envie d'en découvrir d'autres ... et oui nos articles se rejoignent, comme souvent ;-) Bises copinaute